I’m back: Archeogenomics of the Gauls

Non, je n’ai pas disparu !
Je suis navrée de vous avoir délaissés, mais j’ai été pas mal occupée avec ☞ ça 
Soumission, reviews, révisions… C’est un processus qui prend du temps ! (et puis ensuite j’ai pris des vacances) 

Mais voilà, l’avant dernier papier de ma thèse est publié ! Je me suis dit que c’était donc une chouette occasion de commencer les articles « décryptage » d’articles ! ça vous va ?!

Allez, c’est parti !

Le graphical abstract du papier. Pour info, toutes les figures sont les miennes…

Let’s begin with… le pourquoi de cet article.
Quelles sont les questions que nous avons voulu aborder et pourquoi.

Un des points qu’il me semble important d’aborder ici est la place des ‘Gaulois’ dans l’imaginaire français. Le fameux ‘Nos Ancêtres les Gaulois’. Cette idée date du 19e siècle, et a été introduite par Napoléon III, pour recréer une unité après les guerres de Prusse. C’est avec lui que la Commission Topographique des Gaules va fouiller Alesia. C’est aussi à lui que l’on doit la création du Musée d’Antiquités Gauloises (aujourd’hui le Musée d’Archéologie Nationale à St Germain en Laye). Bref. Nos Ancêtres les Gaulois est une construction liée a des évènements historiques. Mais qu’en est-il vraiment ? 

Finalement, on s’aperçoit assez rapidement que les ‘Gaulois’ sont (très) bien documentés du point de vue de l’archéologie… la diversité des pratiques culturelles et funéraires est connue. Mais que savons-nous de leur identité biologique ? Jusqu’à présent… pas grand-chose.

Donc ce qu’on a voulu faire c’est : décrire la variabilité des individus (et des groupes) en Gaule d’un point de vue génétique et la confronter aux données archéologiques. Nous avons aussi souhaité replacer cette variabilité à l’échelle de l’Europe de l’Ouest, en abordant les questions de mise en place des groupes et des interactions avec les groupes voisins.

Comment ?

La première étape a été de sélectionner des individus permettant de représenter, au mieux, la diversité culturelle. Attention cependant ! Il existe un biais dont on ne peut se défaire : la présence ou absence de restes humains. En effet, tous les groupes n’ont pas les mêmes pratiques funéraires, et certaines pratiques, notamment la crémation, ne permettent pas d’utiliser la paléogenomique comme outil. De ce fait, certaines régions sont absentes ou sous documentées… ce qui s’explique par la réalité de la donnée archéologique. Ensuite, nous avons voulu intégrer plusieurs individus provenant d’un même site puis d’une même région, afin d’avoir l’image la plus représentative possible du groupe (et, vous le verrez, ça a son importance par la suite !). Au total, nous avons sélectionné plus d’une centaine individus, mais, en raison de conditions de conservation de l’ADN variables, nous n’avons pu générer des génomes à faible couverture pour 49 individus. Afin d’augmenter la résolution de notre analyse, nous avons couple nos données à celles obtenues par une autre équipe en 2020, ce qui nous a permis d’avoir 65 individus de l’âge du Fer. 

Bon et alors, avec ces 65 individus, qu’est-ce qu’on a fait ?

La première étape est plutôt une étape de description de nos données. On va ainsi commencer par déterminer le sexe génétique des individus, regarder les lignées maternelles et paternelles… Dans notre cas, nous avons presque autant d’individus XX (N=32) que XY (N=33). Mais la répartition n’est pas très homogène, avec pas mal de femmes en Alsace, et très peu dans le reste du territoire.

Pour les marqueurs uni-parentaux, nos données mettent en évidence une forte diversité, avec des variations de fréquence entre chaque région. Et, point important, pour les lignées paternelles, on retrouve de la diversité, alors que pour la période précédente (l’âge du Bronze donc) on retrouve presque exclusivement l’haplogroupe R1b, arrivé en Europe vers 2500 BC, en même temps que la composante dite « Yamnaya » ou des « Steppes », apportée par les pasteurs des steppes pontiques et caspiennes. 

Ensuite, toujours dans une phase un peu descriptive, nous avons notre ACP, pour Analyse en Composante Principale. Pour cette étape, nous construisons l’ACP, le « canevas » si on veut, avec les populations modernes d’Europe et du Proche-Orient, et on « projette » ensuite nos individus anciens. Ce qu’on voit ici, c’est que les groupes de l’âge du Fer (France, Espagne, Angleterre) tombent dans la variabilité des populations modernes. Dit autrement, les populations de l’âge du Fer en France se superposent aux individus français actuels… ce qui témoigne d’une certaine continuité entre les populations… 

ACP avec les populations modernes et les populations de l’Age du Fer

Attention ! Spoiler alerte ! Cela ne veut pas dire que les Gaulois sont nos ancêtres directs ! Mais simplement qu’il n’y a pas eu d’évènements majeurs qui ont modifié le pool génétique…

Spoiler alerte bis ! Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu d’autres évènements de migrations ou de métissages. Mais s’il y en a eu, ils ont impliqué des populations génétiquement proches… et/ou ils n’ont pas laissé de trace.

Ensuite, ce qu’on peut aussi mettre en évidence avec cette figure, c’est que les individus français (du Fer) se situent entre ceux d’Angleterre et ceux d’Espagne. Cette position intermédiaire est concordante avec la position géographique de la France, qui agit comme un carrefour entre le Nord (UK) et le Sud (Péninsule Ibérique).

C’est bien joli tout ça, mais à quoi ça sert ?
Et en quoi ça répond aux questions archéologiques ?  

Alors là il faut peut-être poser les questions justement… Pour faire simple, à chaque transition culturelle majeure (du Paléolithique au Néolithique, du Néolithique a l’âge du Bronze…) on peut se demander si ces changements sont dus à l’arrivée de nouvelles populations, porteuses d’un nouveau savoir-faire, de nouveaux outils… ou s’il s’agit d’acculturation, ou de changements liés a des évènements climatiques ou sociaux / économiques. Bref. La transition entre les âges du Bronze et du Fer ne fait pas exception. 

Pour répondre à cette question, nous avons plusieurs outils à notre disposition. Tout d’abord, notre amie l’ACP. Elle nous donne une bonne indication de ce qui se passe… et si on regarde la nôtre, on voit que les individus du Bronze et du Fer échantillonnés sur le territoire actuel français sont proches, et semblent avoir la même variabilité. Suite à cette observation, nous voulons tester statistiquement la continuité entre ces groupes. Et pour ça, on utilise deux outils : les qpWave, qui permettent de dire si deux individus (ou groupes) forment un clade ou pas, par rapport à des populations que l’on appelle « sources ». Pour notre analyse, les populations sources sont : les chasseurs-cueilleurs de l’Ouest de l’Europe (WHG), les fermiers d’Anatolie (Neo) et les pasteurs des Steppes (Yamnaya) qui sont les populations porteuses des 3 composantes majeures que l’on retrouve dans les populations modernes européennes. On applique ces qpWave à l’échelle de l’individu ou d’un groupe, et on peut subdiviser les groupes par régions géographiques… Et les résultats mettent ici en évidence une continuité, ou plutôt une absence de discontinuité entre les groupes du Bronze et du Fer. Alors si on regarde au niveau régional, c’est un peu moins clair, mais le nombre d’individus disponibles (que ce soit pour le Bronze ou le Fer) par région n’est pas identique… donc à nuancer… 

Bref j’ai parlé de deux outils : le deuxième c’est le qpAdm. Qui fonctionne comme le qpWave. On peut lui donner des populations sources et lui demander si nos individus (ou groupes) peuvent s’expliquer avec ces sources, et si oui, de quelle façon ? Donc en plus de nous dire « ok ton bonhomme on peut le modéliser avec 2 populations » il nous donne en plus la proportion de chaque population ! Et donc on fait tourner cet outil avec plein de populations « sources », notamment des populations de l’âge du Bronze français, mais aussi anglais, espagnol, allemand, italien… On teste plein plein plein de combinaisons et on regarde ce qui en sort. D’abord, il est important de noter que tous les résultats ne sont pas statistiquement fiables, certains modèles testés ne sont pas valides. Pour nos individus de l’âge du Fer en France, beaucoup de modèles ont été validés. Alors comment choisir ? Eh bien, nous sommes partis du principe de parcimonie… et des données archéologiques.

En somme, les individus de l’âge du Fer en France peuvent s’expliquer avec les groupes de l’âge du Bronze français.

Ce résultat, couplé à celui obtenu par le qpWave et les données archéologiques est en faveur d’une transition culturelle liée à des changements climatiques, sociaux ou encore économiques plutôt qu’à l’arrivée de nouvelles populations. 

Sinon, tu nous as parlé de la France comme carrefour, c’est quoi cette histoire ?

Ah oui, alors comme je le disais plus haut, la position intermédiaire des individus (on parle toujours des individus de l’âge du Fer pour ceux du fond qui n’ont pas suivi !) peut s’expliquer par la position géographique tout simplement. Et au niveau génétique, cette position s’explique par un gradient Nord/Sud de la composante Yamnaya (tu sais cette composante des « Steppes » arrivée en Europe vers 2500 BC). Et c’est chouette parce que ce gradient se retrouve même à l’échelle de la France, avec nos bonhommes de Normandie qui ont plus de cette composante que nos bonhommes de l’Hérault ! 

Magnifique figure qui présente en (A) la localisation des sites étudiés, en (B) la chronologie et en (C) une ACP avec les populations de l’Âge du Bronze et de l’age du Fer, avec un joli focus sur la France pour que vous puissiez admirer le gradient…

Et puis ça reste cohérent avec les données génétiques disponibles pour d’autres régions, comme l’Angleterre ou l’Espagne ET les données archéologiques. En somme, certaines de nos analyses ont mis en évidence de plus fortes affinités entre les individus de Normandie (attention cas particulier j’y reviendrai !) et l’Angleterre… et si on peut l’expliquer en partie par ce gradient N/S, on peut aussi l’expliquer par les sphères culturelles qui (co)existent, avec, par exemple, le complexe Bronze Atlantique qui perdure et forme un Premier Age du Fer Médio-Atlantique.

On échange des idées, des techniques, on partage des mobiliers communs, et pourquoi on n’échangerait pas nos gènes ?

Bon, et je vous le donne en mille, c’est en accord avec d’autres données obtenues par d’autres équipes, notamment ce papier ici qui met en avant des liens entre France et UK depuis au moins le Bronze Moyen.

Et puis pareil pour le Sud de la France, qui entretient des liens importants avec la Péninsule Ibérique… d’ailleurs ça porte même un nom : le complexe ibéro-languedocien !

Et là vous vous dites, bah t’es mignonne mais ton étude elle sert à quoi si les archéologues avaient déjà démontré tout ça ? Et bien elle sert a ajouter une dimension ! A illustrer le fait que les échanges de matériel, d’idées, peuvent aussi entrainer des échanges de gènes, créer des affinités plus fortes. Bref, on ajoute la dimension biologique, génétique et BOUM ça fait de l’archéo-génétique ! (Je vous renvoie ici pour mon point de vue sur la question). 

Un carrefour mais pas que…

La notion de carrefour, c’est évidemment l’idée de circulation. Et bien vous savez quoi ? Les gens circulent ! En plus de cette mobilité a « grande échelle » entre la France et d’autres pays, les gens circulent plus localement. En tout cas, c’est ce que nos analyses ont montré. Cette magnifique figure vous montre les individus que nous avons appelé les outliers. Petit aparté sur les outliers : ce sont des individus dont la signature génétique diffère de celle attendue pour la région et/ou la période. Donc l’étoile représente l’endroit où a été retrouvé l’individu. Et la carte est une carte de chaleur : plus c’est rouge, plus l’individu présente des affinités avec la région. 

Les fameuses cartes de chaleur. J’ai oublié dans le texte de préciser que ces cartes sont réalisées à partir des valeurs de f3, qui est un indice d’affinité que l’on calcule entre individus ou groupes…

Ah oui, mais pour ça j’aurais dû vous dire que nous avons découpé la France en régions, basées non seulement sur les données archéologiques mais aussi génétiques. Bref, je disais, plus c’est rouge plus c’est proche.

Prenons l’exemple de Bessan1248. C’est un individu super intéressant. Pourquoi ? Parce que c’est un adulte retrouvé inhumé dans le Sud de la France, et que ça c’est quelque chose de très inhabituel… d’habitude les adultes sont incinérés dans le Sud. Et là, en plus d’avoir un traitement funéraire particulier, il a une signature génétique différente…

Par contre, dans d’autres cas, comme par exemple en Alsace, nous avons mis en évidence des outliers mais qui, d’un point de vue funéraire, ne présentaient pas de différence. Et ça, ça nous dit quoi ? Que des « étrangers » pouvaient être inclus dans la communauté sans distinction de traitement…

Et puis pour compliquer tout ça nous avons aussi les cas inverses. Dans le Sud, vers Agde, les Grecs ont assez rapidement établi des colonies. Et dans la nécropole du Peyrou, un des individus est inhume à la grecque » (non pas avec des olives et de la feta !) et, curieusement, génétiquement, il est tout à fait « classique ». Alors, ça veut dire quoi ? Qu’on pouvait être « local » mais choisir d’adopter les traditions des colonies… Comme quoi l’intégration ça ne date pas d’hier. Hem. Passons.

Je souhaite aborder avec vous le cas de la Normandie. Nous ne détectons pas d’outliers pour cette région, et si vous avez tout suivi, c’est une région qui présente de très fortes affinités avec l’Angleterre. Et si je vous disais qu’il était nécessaire de nuancer ? Et, vous allez le voir, c’est là que tout l’intérêt de l’archeo-genetique va se manifester. 

Donc. La Normandie. Dans notre étude, cette région n’est représentée que par 3 individus, tous issus du même site : Urville-Nacqueville. Et ce site n’est même pas représentatif de la Normandie !!! C’est un site magnifique (j’exagère même pas) qui comprend un espace artisanal – qui a livré beaucoup de matériel mettant en évidence des liens avec l’Angleterre (la présence de bâtiment de plan circulaire, la lignite…) – et un espace funéraire. La nécropole est un grand ensemble de plus d’une centaine d’individus, qui a la caractéristique de présenter à la fois la pratique de la crémation et de l’inhumation. Or, ce qu’on retrouve essentiellement en Normandie à cette période, ce sont de petits ensembles funéraires avec exclusivement des crémations et une absence d’immatures. Et à Urville-Nacqueville, des immatures, on en a plein. Une des hypothèses est que le choix du traitement funéraire est lié à l’âge au décès : les individus de moins de 10 ans seraient inhumés, et les plus de 10 ans incinérés. Mais comme ce n’est jamais aussi simple, nous avons aussi des adultes inhumés. Et en plus dans une position que l’on appelle Durotrige, ou pseudo-Durotrige, qui est une position que l’on retrouve de façon contemporaine… dans le Sud de l’Angleterre !

Bon, je ne vous fais pas languir : les 3 bonhommes de notre étude sont des adultes inhumés dans cette position. Alors sont-ils représentatifs de la population ? Moui… Possible, tant qu’on n’a pas accès au reste de la population, c’est dur à dire (promis on travaille d’arrache-pied sur cette nécropole !). M’enfin toujours est-il que ça nuance, à mon sens, énormément le propos. Et cette nuance on peut l’avoir car on maitrise le contexte archéologique et funéraire.

Ai-je besoin d’en dire plus ? Je ne crois pas, mais si t’as des questions, je suis là !

Bon il y aurait encore plein de choses à dire sur ce papier. Et plein de chose à faire pour aller plus loin. Mais c’est déjà (très) dense, j’ai donc présenté les résultats qui me tiennent le plus à coeur, et qui, je l’espère, illustrent le mieux mon approche de la discipline… Si besoin, les commentaires sont là pour ça !

Advertisement

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s